A propos des Traditions relatées dans ce livre
Je suis satisfait de la parution de cette nouvelle édition révisée par le traditionniste, l'éminent Maître Muhammad Nâsir al-dîn al-Albânî. Les commentaires qu'il a proposés sur les Hadîth prophétiques retenus pour cette biographie figurent au bas des pages sous forme de notes.
J'espère que ce travail, par la critique qu'il émet, aidera à dégager la vérité scientifique et à mettre au point les faits historiques.
Le plus grand reproche qu'on puisse faire aux historiens qui relatent la noble Biographie, ainsi que les autres grands événements de l'humanité à travers les temps, est l'insuffisance d'entérinement et de vérification. Nombreux sont les anciens et les modernes qui ont plus ou moins buté sur cet écueil, faute de vigilance et de précisions bibliographiques.
J’ai adopté dans l'élaboration de mon ouvrage sur la Biographie du Prophète - صلى الله عليه و سلم - une méthode rigoureuse et des références respectables. Je crois avoir réussi dans une large mesure à faire l'inventaire de récits crédibles pour tout esprit sagace. Néanmoins, les commentaires de chaykh Nâsir al-Dîn sont susceptibles de générer des réserves à cet égard ; aussi dois-je expliquer la méthode préconisée. Il arrive que des savants divergent sur le caractère authentique ou apocryphe de certaines Traditions. Ainsi, chaykh Nâsir al-dîn considère t-il parfois, après vérification de la chaîne des transmetteurs, que la Tradition est apocryphe ; il est pour moi une autorité, versé qu'il est dans le domaine. Toutefois, même lorsque la Tradition est apocryphe pour la majorité des transmetteurs, il m'arrive de prouver son adéquation avec un verset coranique ou à un élément de la Tradition authentique, rien ne m'empêche alors de la relater. En effet, ne constituant aucune innovation en matière de loi religieuse, sa fonction reste purement explicative de ce qui est avéré dans le corpus confirmé.
Voici à titre d'exemple une Tradition considérée par notre professeur comme apocryphe : « Aimez Dieu pour les biens dont il vous comble, et aimez-moi pour l’amour de Dieu. »
Le professeur récuse cette Tradition, fiable pour al-Tirmidhî et authentique pour al-Hâkim, c'est son droit ; quant à moi, je ne vois pas dans la recommandation d'aimer Dieu et son Messager - صلى الله عليه و سلم - ce qui m'empêcherait de relater cette Tradition. En revanche, j'ai refusé de retenir la Tradition transmise par Al-Bukhârî et Muslim relative aux circonstances de l'expédition du Prophète - صلى الله عليه و سلم - contre la tribu des Banî al-Mustaliq.
Les deux Authentiques relatent que le Prophète - صلى الله عليه و سلم - avait lancé une attaque surprise contre cette tribu sans jamais lui avoir proposé l'Islâm ; elle n'aurait donc ni failli à son engagement ni manifesté la moindre hostilité. Or, une telle déclaration de guerre est inadéquate à la logique de l'Islâm et incompatible avec la conduite du Prophète - صلى الله عليه و سلم - ; aussi un tel scénario d'expédition est-il inadmissible pour moi. A cet égard, je me rallie à la Tradition rapportée par Ibn Jarîr. Apocryphe qu'elle est selon Chaykh Nâsir al-Dîn, elle reste conforme à l'esprit de l'Islâm qui n'envisage l'hostilité que contre ceux qui lui portent préjudice.
La Tradition relatée par les Authentiques n'est valide que si elle concerne une phase ultérieure au déclenchement des hostilités, c'est-à-dire où l'avantage de la surprise entrerait dans la stratégie de la guerre une fois celle-ci déclarée. La Tradition relatée dans les Authentiques devrait donc être introduite par un propos du genre de celui d'Ibn Jarîr, même s'il est apocryphe pour le Professeur.
Par ailleurs, c'est une méthode que je n'ai pas innovée, la plupart des savants l'adoptent, que les Traditions soient authentiques ou apocryphes ; pourvu qu'elles soient conformes aux fondements généraux et aux règles globales, lesquels sont tous évidemment puisés dans le Coran et la Tradition.
A la lumière de cette conception réfléchie, j'ai rapporté la concertation du Prophète - صلى الله عليه و سلم - avec Al-Hubâb lors de la bataille de Badr, bien qu'elle soit apocryphe pour les traditionnistes. La concertation est l'une des vertus recommandées par Dieu et son Messager - صلى الله عليه و سلم -.
Quant aux Traditions authentiques, il en est celles qui sont sujettes à caution, de par leur sens ou eu égard à d'autres plus authentiques.
Que Dieu nous préserve de tout écartement de la Tradition ! Elle est indéniablement la deuxième référence de l'Islâm. Néanmoins, cette source stipule, dans son harmonie avec le Coran, qu'il ne peut y avoir de guerre qu'après Appel puis avertissement au bout d'explications claires et nettes. Admettrai-je le contraire ? Dans le Coran, Dieu a recommandé ceci à son Prophète :
{ [108] Dis: "Voilà ce qui m'est révélé: Votre Dieu est un Dieu unique; Etes-vous Soumis?" (décidés à embrasser l'Islam)
[109] Si ensuite ils se détournent dis alors: "Je vous ai avertis en toute équité; je ne sais si ce qui vous est promis est proche ou lointain }
[Surat al-Anbiya' (21) ; 108-109]
En raison de cette déclaration dont sont censés prendre connaissance aussi bien les prédicateurs que leur public, et du moment que le Prophète - صلى الله عليه و سلم - et les Califes Orthodoxes avaient tous adopté dans leurs batailles cette ligne de conduite offrant aux interlocuteurs l'occasion d'accepter ou de refuser l'Islâm, je ne saurai admettre ce récit relaté par les deux Maîtres et transmis par 'Abdullâh Ibn 'Awn qui dit : « J'ai envoyé à Nâfi' une lettre explicative sur l'Appel à l'Islâm précédant le combat ; il m'a répondu que de telles pratiques se faisaient au début de l'Islâm et que le Prophète - صلى الله عليه و سلم - a assailli la tribu des Banî al-Mustaliq à l'improviste, combattant ainsi à leur manière, tuant leurs combattants, et capturant leurs familles ; Juwwayriya lui échut ce jour-là. Nâfi' entérine son récit en faisant remonter la chaîne de transmetteurs à 'Abdullâh Ibn 'Umar qui, dit-il, avait pris part à cette expédition. »
Je n'ai pas retenu cette Tradition ainsi que celle rapportant que le Prophète - صلى الله عليه و سلم - avait informé ses compagnons des séditions et de leurs auteurs jusqu'au Jour de la Résurrection. Le livre de Dieu et la Tradition révèlent que le Prophète - صلى الله عليه و سلم - ne saurait avoir une telle appréhension globale et fantastique de l'Inconnu.
J'ai donc adopté cette méthode dans la Biographie en admettant ainsi les références peu crédibles selon les chaînes de transmetteurs, mais compatibles avec les fondamentaux de l'Islâm. De même, j'ai négligé d'autres Traditions qualifiées d'authentiques mais qui sont à mon sens, incohérentes dans le contexte global.
Je passerai outre mon désaccord sur maintes questions avec notre Professeur traditionniste, mais je n'ai pas manqué de rapporter tous ses commentaires des textes que j'ai présentés. Attendu sa connaissance approfondie de cette science, sa minutie dans l'examen des questions religieuses est digne de respect et d’admiration. Sur nos convergences comme sur nos divergences, le lecteur est en droit de confronter les Récits que j'ai répertoriés avec le point de vue d'un examinateur rigoriste.
Puisse Dieu récompenser l'effort du professeur Nâsir al-Dîn de sauvegarder le patrimoine de la Prophétie, puisse-t-il nous guider tous au droit chemin !
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Source :
Fiqh as-Sîra ou La biographie du Prophète Muhammad - صلى الله عليه و سلم -
L'auteur est Muhammad al-Ghazâlî
Aux éditions Ennour
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